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*La deuxième vie du «Deuxième Sexe»

--> Centennaire de la naissance de Beauvoir

La deuxième vie du «Deuxième Sexe»





-> Une info lue sur: bibliobs.nouvelobs.com

Queers, libertines, stars du porno, féministes tradi…


La génération MLF discute toujours son héritage. Les pétroleuses d’aujourd’hui découvrent et adorent sa radicalité. Beauvoir revival?

Scène de séduction éternelle au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice. A la table d’à côté un garçon offre à une brune rougissante le dernier roman de Yannick Haenel, «Cercle». «Tu lis ça, tu as instantanément envie de tomber amoureuse.» Marie-Hélène Bourcier y prête une attention distraite. Coupe courte de petite «butch lesbienne», ainsi qu’elle se qualifie ce soir, et tchatche d’enfer de normalienne enseignante aux «Hautes Etudes», on l’a conviée pour parler de Beauvoir. Et là, surprise, même ce qui se fait de plus pointu en matière de théorie queer (1) radicale regarde encore avec respect le turban suranné de la grande ancêtre. Le colloque international organisé en janvier à Paris-VII par Julia Kristeva pour le centenaire de la naissance de Beauvoir la fait un peu pouffer, c’est sûr. «Toute la jet-set intellectuelle réunie autour de Krikri d’amour, ça promet!» Mais pour le reste, bienveillance cordiale à l’égard de Beauvoir. «Sexuellement, elle reste très convenue, souligne sans rire l’auteur de “Queer Zones”. Il n’empêche que Beauvoir est la première à avoir montré que la masculinité n’était pas réservée aux hommes, qu’elle est un signe social et culturel accessible à toutes. Et ça, c’est tout à fait révolutionnaire.»

Autre clin d’œil au symbole fort que représente encore «le Deuxième Sexe» quarante ans après la loi Neuwirth, et alors que la situation des femmes a pour le moins changé depuis la «ménagère modèle» des années 1950 que les mœurs débridées de la môme Simone terrorisaient encore, le département nord-américain de gender studies le plus réputé mondialement porte aujourd’hui le nom de «Simone de Beauvoir Institute». On se demande si la Grande Sartreuse, entièrement passée sous la coupe des «transgenres» à l’université Concordia de Montréal, y reconnaîtrait aujourd’hui ses petits, elle qui n’avait pas de mots assez secs dans son fameux chapitre sur «la lesbienne» pour stigmatiser «l’étroitesse d’esprit» des ghettos de «femmes affranchies».

Même descendance imprévue côté français, où la pionnière du roman trash Virginie Despentes se référait elle aussi à Beauvoir dans son manifeste publié en 2006, «King Kong Theorie», encensé des colonnes de «Libération» jusqu’aux pages de «Elle». Ainsi pouvait-on y lire entre diverses considérations au lance-flammes sur la féminité vue en «putasserie et art de la servilité» cette citation du «Deuxième Sexe»: «“La vraie femme” est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats; ses prétendus instincts de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique.» Même enthousiasme à noter du côté des féministes estampillées «ouverture». Ainsi Fadela Amara, passée de Ni putes ni soumises au gouvernement Sarkozy, a-t-elle elle aussi choisi une phrase de Beauvoir pour personnaliser ses cartes de vœux officielles de l’année 2008: «Etre libre c’est vouloir les autres libres.» Après Jaurès et Blum, Beauvoir semble elle aussi en passe de devenir un fétiche précieux que les bords opposés s’arrachent.

« On nous ressort aujourd’hui Beauvoir comme de temps à autre Joe Dassin ou Claude François, observe narquoise Antoinette Fouque, qui n’a jamais fait mystère de l’indifférence hostile que lui a toujours inspirée Beauvoir. Les féministes l’ont choisie comme vache sacrée. Un peu comme les amazones de Kadhafi, elles l’entourent de leur vigilance…» Lorsque la redoutée Antoinette fonde le MLF avec Monique Wittig après Mai-68, Beauvoir leur apparaît déjà inopérante, résolument datée « après-guerre ». «Sa détestation de la maternité et son discours plein de morgue sur les lesbiennes, c’est tout ce que nous rejetions. Si être féministe c’est vouloir être “un homme comme un autre” comme le voulut en fait Beauvoir, alors non, je ne suis décidément pas féministe!» Même la lecture des «Mémoires d’une jeune fille rangée» lui laisse un souvenir burlesque. «Tout ça, cette vision du couple libre notamment, me semblait totalement bidon. Au fond, Beauvoir, c’est une normalienne qui toute sa vie n’aura eu de cesse de repasser l’agrégation. Elle n’a jamais été une vraie militante féministe. Beauvoir, c’est la pensée libérale-libertine. Logique à cet égard qu’elle connaisse un regain d’intérêt.»

La séduction exercée par le côté rentre-dedans et quasi machiste de Beauvoir sur nombre de jeunes femmes aujourd’hui ne laisse pas d’étonner leurs aînées. Ainsi Françoise Collin, fondatrice en 1973 de la première revue féministe française, «les Cahiers du Grif», assure elle aussi n’avoir jamais été emballée par «le Deuxième Sexe». «La description effroyable qu’elle y donnait du corps des femmes me mettait mal à l’aise. Je ne pouvais m’empêcher d’y voir une forme de puritanisme persistant et même un rejet du féminin.» Reste pour Françoise Collin la fascination ressentie, toute jeune, lorsqu’elle lisait les romans germanopratins du Castor. «On y voyait pour la première fois des femmes parler et penser dans l’espace public, dans les cafés… se souvient-elle. Ça n’a l’air de rien aujourd’hui, mais pour nous c’était énorme. Que des femmes montrent ainsi que la vie ne consistait pas qu’à faire des courses, c’était inouï.» L’est-ce d’ailleurs moins aujourd’hui pour les «desperate housewives» de 2008, toujours plus accros au serial shopping qu’à la lecture du «Monde diplo»?

La vivacité des réactions que soulève encore le nom de Beauvoir vingt ans après sa mort, voilà qui laisse en tout cas songeuse Danièle Sallenave. La dame du jury Femina la lit depuis quarante ans «dans un rapport conflictuel». C’est «quelqu’un avec qui je suis toujours en vive discussion, d’où l’envie que j’ai eue de faire le point». Un épais volume, «Castor de guerre», paraît donc ces jours-ci chez Gallimard. Danièle Sallenave, qui affirme que sa vie fut «éclairée pour toujours par “le Deuxième Sexe”», y scrute entre autres la mécanique du couple existentialiste. «On cherche aujourd’hui à mettre Beauvoir dans la situation classique de la femme trompée.» Une manière sournoise de la ramener au lot commun, suggère Sallenave, qui déplore un backlash conservateur dans les rapports de couple actuels, et la peur croissante chez certains que l’égalité ne débouche sur un effacement de la différence des sexes, preuve par les essais angoissés d’un Zemmour ou d’un Schneider. «Je me demande bien comment une telle chose pourrait se produire!  s’amuse-t-elle. Plutôt changer l’ordre du monde que mes désirs. C’est ça la position éthique de Beauvoir, dont la radicalité me passionne. Elle sait dans quels abîmes la vie peut vous faire tomber. Elle décide de ne pas y tomber. Elle n’y tombera pas.»

Le long lamento du mâle contemporain effaré par les célibattantes castratrices, une plainte que Natacha Polony prend, elle, tout à fait au sérieux. Journaliste à «Marianne» et enseignante de 30 ans, elle publie aujourd’hui «L’homme est l’avenir de la femme» (Lattès). «Le Deuxième Sexe»? «L’analyse la plus fine qui ait jamais été livrée d’un type humain aujourd’hui disparu: la femme telle qu’elle était jusqu’à la fin du XXe siècle.» Changement de décor complet en effet à ses yeux, la reproduction est désormais maîtrisée, et elle l’est par le biais des femmes. Ainsi, si «l’inégalité» persiste bien, c’est désormais selon elle… au détriment des hommes. Les garçons à iPod de 20 ans ont totalement intégré l’idéologie de la prétendue supériorité doucereuse des femmes, d’après elle, et le régurgitent sous forme d’un profond malaise. Le féminisme a perdu la boule, énonce-t-elle, il s’égare aujourd’hui dans la traque du sexisme, quand il ferait mieux de s’obséder de la répartition du pouvoir politique et professionnel qui, lui, laisse toujours à désirer. Et Natacha Polony de s’amuser de «ces éditos ringards de “Elle” combattant pour le droit à l’avortement comme si nous en étions restés à l’époque de Beauvoir».

Le féminisme est en train de déchoir, c’est encore et toujours la faute à Beauvoir? La sociologue Irène Théry nuance. Auteur de «la Distinction de sexe» (Odile Jacob), elle aussi déplore la vision mystifiante de l’éternelle «domination masculine» véhiculée par «le Deuxième Sexe». «Une logique du soupçon commune à Bourdieu d’ailleurs. Le cœur de l’oppression pour eux, c’est définitivement la famille. Mais qui pense encore aujourd’hui que la femme est vouée par nature à être mère?» Autre changement décisif depuis l’ère des caves existentialistes… «Aujourd’hui le risque majeur pour quiconque vit en couple, c’est l’abandon. Dans les années 1950, le péril, c’était au contraire de rester ensemble quoi qu’il arrive.» Reste que, pour Irène Théry, Beauvoir a d’une certaine façon fracturé en deux l’histoire du couple. «Longtemps l’ambition d’une femme fut de devenir Madame Jacques Dupont. Beauvoir exemplifia une autre idée du couple: le duo. Un plus un ne faisait plus “un” mais “deux”.»

Avec la dame de fer sartrienne, ce n’est plus la procréation mais la conversation qui devenait aussi le cœur de l’union. Conséquence tout sauf négligeable: un couple de même sexe devenait par là même envisageable. A l’égard des expériences saphiques du professeur Beauvoir, Marie-Hélène Bourcier demeure toutefois très réservée. «Assez beauf quand elle parle de l’intimité de ses petites copines à Sartre, elle est au contraire très fleur bleue dans ses amours hétéros. Au fond, sa vision de la lesbienne est celle que véhiculent les films du dimanche soir de M6… Un moyen d’exciter les hommes avant tout.» Le couple libertaire de Beauvoir et Sartre, celui-là même dont la légende semblait écornée par toute une salve de révélations glauques, c’est pourtant cela même qui continue de fasciner toute une vague de nouvelles féministes, notamment lesbiennes.

«Sex education, writer, performer», lit-on sur la carte de visite que vous tend Wendy Delorme. A 28 ans, cette militante homo des Panthères roses publie son premier récit chez Grasset: «Quatrième Génération». La lecture du «Deuxième Sexe» fut pour elle comme une explosion. «Enfin j’ai eu l’impression de chausser des lunettes pour voir le monde!» Mais ce qu’elle préfère chez Beauvoir, ce sont les romans. «La Femme rompue» surtout, histoire d’une femme au foyer modèle larguée comme un chien du jour au lendemain. «Venant pourtant d’une famille où les femmes ont toujours travaillé, cela a suscité chez moi une énorme angoisse. Je me suis dit: cela ne doit jamais m’arriver.»

Actrice d’une troupe burlesque où elle tient le rôle d’une nympho blonde lisant Judith Butler en cachette, elle se revendique «fem» (prononcer «faim»), lesbienne ultraféminine, se faisant à ce titre souvent traiter de «collabo hétérogenrée». Comme Beauvoir, elle s’essaie aux relations poly-amoureuses, non monogames, plurifidèles. «L’ennui, c’est que je suis maladivement jalouse… C’est donc un boulot énorme de vivre ainsi, honnêtement, en admettant la pluralité du désir.» Quelles que soient les difficultés, les souffrances, Beauvoir aura au moins réussi ça à ses yeux: vaincre «le syndrome de la perruche». «Quand vous séparez un couple de perruches, elles se laissent mourir… 90% de la littérature européenne sur l’amour s’inspire de ça.» Le roman «Boys, boys, boys» de Joy Sorman, primé par le prix de Flore 2005, pourrait du reste lui aussi se lire comme la réponse d’une jeune féministe à ce même défi.

La vision du couple beauvoirien aimante tout autant Coralie Trinh Thi, ex-actrice porno, auteur de «la Voie humide» (Au Diable Vauvert). Eblouie par l’intelligence du «Deuxième Sexe», elle croit cependant déceler chez Beauvoir une pente très occidentale à considérer le féminin comme passif et donc à l’inférioriser. «Si elle avait connu le Tao, Beauvoir aurait pu l’envisager en termes de réceptivité et non de passivité. Dans les spiritualités orientales, on ne hiérarchise pas, on pense les contraires comme complémentaires.» Lecture du Tao ou pas, le libertinage assumé de Beauvoir ne laisse pas d’intimider l’écrivain Catherine Millet. «Que dans un couple l’on puisse s’échanger les mêmes partenaires sexuels, voilà quelque chose que j’admire, déclare-t-elle. Pas sûr que j’y serais arrivée.» Une normalienne d’avant-guerre capable d’en remontrer à Catherine M. n’a décidément pas fini de livrer ses derniers secrets.

AUDE LANCELIN

(1) Mot anglais signifiant «étrange» revendiqué aujourd’hui par toutes celles et tous ceux – hétérosexuels compris – qui cherchent à redéfinir les questions de genre.
Ecrit par post-Ô-porno, le Dimanche 6 Janvier 2008, 20:14 dans la rubrique "Actualité".
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